Forever Gentlemen et la métaphysique de l’éternité

Publié le 14 octobre 2015 par Feuavolonte @Feuavolonte

Roch Voisine, Garou et Corneille

Forever Gentlemen

Musicor

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Il semble y avoir une tendance forte chez les chanteurs populaires de la génération X en montant de retravailler et réusiner du vieux matériel pour faire la promotion d’une tournée ou d’un spectacle. Nous l’avons vu au printemps, notamment, avec l’énigmatique Leboeuf Deschamps. Or, avec le projet Forever Gentlemen, représenté au Québec par les illustres Garou, Corneille et Roch Voisine, la récupération et le recyclage devient un méta-exercice si puissant que même Aristote s’en gratterait la tête de confusion.

Allons aux origines de l’exercice. Paru en France en 2013, l’album Forever Gentlemen avait pour but de réunir plusieurs chanteurs de variété pour faire revivre les classiques de l’époque du Rat Pack des autres célèbres crooners. Forts de leur succès, ils font paraître un second opus en 2014, reprenant la même formule. On y retrouve donc Garou en duo avec Gad Elmaleh, ou encore le célèbre Paul Anka avec le non moins légendaire Ben l’Oncle Soul.

L’album de Forever Gentlemen qui entrera en magasin au Québec dès le 16 octobre, c’est une compilation de titres tirés de ces deux albums dont la sélection met en vedette nos trois fringants poulains. Tel qu’indiqué plus haut, cette galette est un grand casse-tête logique. On parle de reprises de reprises de pièces ayant entre 50 et 70 ans. En plus de nous faire questionner sur l’ontologie du matériel musical, on y voit aussi un traité sur l’éthique du voyage dans le temps.

Il est compréhensible que les artistes désirent faire la promotion de leur spectacle et que ceux-ci veuillent jouer la carte de l’authenticité. Mais remonter l’authenticité au point d’avoir une stratégie marketing datant de l’époque pré-internet apparait comme un coup de génie. Aucune chance de se faire traiter d’anachroniques. Ainsi, on respecte la manière dont fonctionnait la promotion jadis naguère en sortant, deux ans plus tard, un album à peine modifié qui aurait facilement pu être exporté tel quel et, surtout, publié en 2013 lors de sa sortie. On me dira qu’il y a trop peu d’artistes connus au Québec sur les albums originaux mais, je vous en prie, certains d’entre eux ont quand même fait la sélection finale. La chanson Se retrouver un jour (quien sera) est interprétée par Dany Brillant et Damien Sargue. Peut-être ne suis-je pas à la page, mais il me semble que ce ne sont pas les chanteurs ayant eu le plus de succès ici. Or, leur performance, est plus que correcte.

D’ailleurs, parlons-en des performances. L’orchestration, aussi beige soit-elle, est parfaitement adéquate pour le répertoire. On ne s’attend pas à ce que le Rat Pack réinvente le jazz en 2015, mais pour l’esthétique, le big band accompagnant les chanteurs est irréprochable.

Certains d’entre eux mettent même en valeur nos trois ténors du crooning. Ténors puisqu’ils s’éloignent peut-être un peu trop de l’esthétique des crooners. Le nom a été attribué à ces chanteurs, car ils s’éloignaient des techniques de chant habituel et n’avaient besoin que de fredonner dans un micro pour se faire entendre. L’électrification de la musique à ses débuts, n’est-ce pas? Toujours est-il que Corneille sonne un peu trop soul et que Roch Voisine veut rendre l’écoute un peu moins blême (contrairement aux photos où il se voit en tandem, la main dans la tienne). Seul Garou s’en tire plutôt bien, ayant peut-être trouvé sa voie dans ce genre.

On s’éprend plutôt des méconnus et des grands classiques – Paul Anka s’y connait, on ne peut pas lui enlever. Pour le reste, on regrette la formule où chaque pièce est un duo ou un trio. Cela fonctionne pour certains titres, pensons aux duos homme-femme ou encore les pièces Garant-Elmaleh. Pour le reste, notamment la pièce d’introduction et de conclusion La Belle Vie, interprétée par nos ambassadeurs de la gentilhommerie, on a plutôt l’impression d’entendre la version musicale du discours de défaite du PQ, en 2014, quand Péladeau, Lisée et Drainville s’arrachaient le micro pour avoir le dernier mot.

En cette année «Retour vers le Futur», l’idée d’un album dont la forme explore les différentes formes du voyage dans le temps fait sourire. Pour le fond, les arrangements sont bons, mais les ambassadeurs sont peut-être plus métaphysiciens que crooners. Et pour la suite, on attend avec impatience la tournée avec, espérons-le, des numéros de Saint Thomas d’Aquin et Hubert Reeves.